
Points de bascule. Extrait du Journal au 10 avril 2025:
« Relis mon Journal d’hier, n’y comprends rien. Un Journal de nuit. La nuit elle-même agitée : des bruits, des pas. Une jeune femme, vers une heure, sort par la fenêtre de la chambre du Veilleur, elle va taper des cigarettes aux gamines du rez-de-chaussée. La chaleur étouffante mais les portes vitrées ne coulissent pas. […] Différence entre l’éros et le désir : le premier se passant allégrement du manque. La confusion des deux ne s’explique que par l’époque qui prend les vides pour des pleins, et l’inverse. L’éros relève, au contraire, des puissances de l’ordre, de l’intuition d’une harmonie, de la satisfaction cosmique, et le corps n’y est pour rien. La mort n’est qu’une modulation de l’éros ; le désir, au contraire, nous pourrit de l’intérieur, nous jette vers le rien, au rythme de néants post-coïtaux qui sont les coups de semonce du Néant. Y pense parce qu’ai fait trois pas de trop dans cette forêt, me suis perdu, et qu’à cette perte inattendue des repères, un prodige sûrement – suis à trois cents mètres du parking – l’esprit répond par Dionysos. Idée, parasitaire, qu’au moment qu’on le dépeçait Penthée fut agrandi. […] Sur le biceps d’un tailleur de pierre une date tatouée : 1871. […] Les grolles jaunes de pollen. […] Les temps d’avant le système métrique : on construit sur l’empan de l’architecte, son pied, son pouce ; de ce rien-là naissent des cathédrales dont il ne verra pas la fin. Les proportions les plus heureuses prolongeant les corps les plus heureusement conformés. Les mesures à la corde mais le matériau joue : il y a les mesures du soir et celles de l’après-midi. […] Le Veilleur raconte les boîtes où il a travaillé : le Lord, le Mambo, le 30-et-40, le Soft, le Coconut, le Donjon etc. Puis, sans transition, la dernière fois qu’il s’est fait piéger à la pêche aux tourteaux : sur la barre c’est-à-dire où l’eau de la mer rencontre l’eau du fleuve, il a dû couper le moteur, s’est vu mourir. Les gens sur la rive se signaient. […] Pas plus que les synonymes, les homophones réels ne peuvent exister. Que la séparation du sens puisse se maintenir dans l’identité du son, voilà de quoi rebuter l’intelligence. Les deux signifiants finissant invariablement par se superposer, puis se confondre. Les scrupules des linguistes ne concernent qu’eux ; pour les autres les pêcheurs pèchent et inversement. »
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