
Points de bascule. Extrait du Journal au 5 avril 2025:
« Dormi trois heures. La matinée cotonneuse, l’appartement surchauffé, l’agacement des uns et des autres – rien qui ne vous tape sur les nerfs. Repense aux pétales de prunus de la veille, aux chants d’oiseau, à cette partie d’échecs sur la table d’à côté à 3h du matin : plaisante monstruosité que ces scènes de jour advenant au milieu de la nuit, suscitant aussitôt l’imaginaire de l’inversion, des contrées polaires, des sous-marins en immersion ; mais signes, aussi, avec les enfants aux cheveux blancs et les corbacs dans les pare-brise, d’une fin du monde qui commencerait modestement. […] Laurane enceinte, pour octobre. Nous l’a annoncé la semaine dernière, au téléphone. Pas un jour sans que j’y pense depuis. Ma mère s’est mise au suédois. […] Grand soleil, d’où le parc, en vélo. Du pain, du fromage, du jambon au bord du lac. La foule passe. M’allonge dans l’herbe. Un type quelque part joue du saxophone. Un dimanche après-midi des années 90 – toute jouissance directe, im-médiate de l’environnement (regarder le lac, écouter les musiciens), dans une époque qui ne fait plus que multiplier les miroirs, paraît désormais datée comme un vieux téléfilm. […] Pareille insouciance, mon esprit enfiévré par la lecture des journaux ne peut plus l’appréhender que comme le préambule à quelque brutal mouvement de l’Histoire. L’Histoire ne peut tolérer bien longtemps cette petite fille courant au bord du lac avec sa traîne de bulles de savon. […] Elsa rince la pelouse à l’endroit du jus renversé, je me moque. »Pour pas que les gens salissent leur pantalon ». On n’aura pas poussé plus loin le vivre-ensemble (la sym-biose) que cette femme. Que la même espèce finisse invariablement par jeter des nouveaux-nés dans les fours à pain ne laisse pas de désarçonner l’intelligence. […] L’averse nous surprend à la terrasse du café Adesso. Les enfants dansent sous la pluie grasse. Le carrefour de Mihalache, un miroir – sur lequel hésite une BYD ukrainienne. A la table d’à côté un type se vante d’avoir réussi dans l’importation de batteries allemandes ; les autres hochent la tête, en connaisseurs. […] Le jour tombe dans l’appartement, chacun dans son coin. E. fait des œufs. Elle a jeté un oignon germé, ce que je recule toujours de faire : ce furent longtemps les seules verdures chez moi. J’attendais alors avec une curiosité croissante le point où, à bout de sucs et sa force s’inversant, le bulbe épuisé pourrirait. Au 111 j’en entretins un pendant presque un an, qui passa pas loin de fleurir. »
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