
Points de bascule. Extrait du Journal au 3 avril 2025:
« A Baneasa très tôt, sans rien à faire d’urgent ; m’assois devant l’échiquier sur lequel traîne la partie de Clément et d’Adrien – un léger avantage pour ce dernier. Les gens vont et viennent, s’agacent de mes papiers qui traînent, de la terre qu’ont laissée S. et J. etc.. A 8h10 une voix me tire de ma somnolence : »J’ai vu mourir Senna ! » C’est Alexandra qui confesse, sur le canapé à droite, sa passion pour la Formule 1. X., que j’aime bien, me rentre dedans, mon mail d’hier l’a fâché mais quel mail ? Je voudrais répondre que j’envoie cent mails par jour, que suis désolé si… Mais une ombre est passée sur la salle, on se retourne. Quelqu’un vient de recopier sur le tableau velléda des phrases de Marx : »Les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes etc. » Les gens debout devant moi ont entre quarante et soixante ans ; leur front s’est barré d’un pli grave, le brouhaha descendu d’un ton. La main qui a tracé ces lignes s’en est tenue, prudemment (?), aux initiales. Sans doute ces phrases seront-elles effacées dès que j’aurai tourné le dos. Je vérifie vers 15h avant de m’en aller : toujours là. […] Qu’a-t-il pu advenir de Jan Zimmermann ? […] Les enfants sont allés faire des courses dans le centre commercial près du Décathlon, me racontent : des robots les repèrent dans les rayons pour leur proposer des boissons fraîches. Des robots ? Oui, ils marchent, ont un visage, une voix très naturelle, promet S. S’il en est ainsi dans la banlieue nord de Bucarest, que dois-je m’attendre à trouver en France, si jamais reviens ? […] Appel de ma mère. Un miracle : Mamina, à 86 ans, s’en sort avec des contusions. Les pompiers pour la sortir ont découpé la Citroën. Les pots de frita que Patrice avait préparés, intacts aussi. Il y a un dieu pour les Pieds-noirs. Lui filmons un message, avec les enfants. […] En revenant du plateau fais mon demi-tour comme tous les jours devant l’ambassade U.S. Mais cette fois, à peine ai-je touché le trottoir que deux gendarmes interceptent nerveusement notre équipage. Leur explique je-ne-sais-quoi, en rions avec les enfants, goûtons au parc sans plus y penser. Mais E., à qui je raconte au retour, fait aussitôt le lien : la Maison Blanche vient de déclarer au monde la guerre commerciale. Sans doute craint-on des manifestations. […] Appel de Jean. Il a rencontré une fille, pas une affaire sérieuse mais il va tenter de la revoir à Paris. Il regarde, sur internet, des vidéos sur les espaces liminaux mais comprends mal ce dont ça parle, irai voir. Il se rendra prochainement à Tours, verra Aziz et son père. Catherine, à côté de lui, l’appelle pour dîner. Voudrais le voir débarquer en avril mais il a à faire, du convoyage de camion, des foires, pas simple – il installe, depuis deux ans, des stands de bouffe antillaise. »
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