Journal d'Anton B.

Vendredi 28 mars 2025, 18h20

Points de bascule. Extrait du Journal au 28 mars 2025:

« Oublié de noter, hier, le coup de vent : la grue qui oscille et attire le monde aux fenêtres, la pelouse de l’aéroport joliment moirée puis, sur les hauteurs d’Herastrau, le pélicab retourné, la porte dessous, l’histoire qui vous vient aussitôt. […] A une heure du matin un camion de la voirie passe les trottoirs à la shampouineuse. Une procédure, j’imagine, pour prévenir le retour des cafards, nombreux dans le quartier – n’ai pas vu beaucoup de rats. Les agents, qui suivent avec des raclettes en caoutchouc, prennent garde à ne pas s’en mettre sur les chaussures. […] Toutes les affaires en cours avec les Turcs sont annulés – les ‘projets’. La nouvelle tombe pendant que déjeunons. Il semblerait que les manifestations à Constantinople prennent une ampleur inédite, contrecoups dans tout le pays. Il y avait, dit X., déjà depuis dix jours une lenteur dans les mails, les verbes excessivement modalisés, un flottement dans les formules qu’on ne pouvait pas attribuer à la seule politesse. Le Monde, qu’incontinent consultons, n’en dit que le strict minimum. Me souviens, en écrivant ces lignes, que S., commentant hier sa carte d’Europe, situant les pays en guerre pointa l’Ukraine, la Russie puis la Turquie. J’avais laissé passer. Elle aura entendu quelque chose à la récréation. […] Une vidéoconférence, ce matin. La première depuis longtemps. Le floutage du fond s’est généralisé ; ceux qui, pour quelque raison que ce soit, laissent encore voir les motifs des rideaux donnent maintenant l’impression d’une intimité extrême. Une jeune femme, assez jolie, semble nous parler depuis une salle collective, elle mange, elle boit ; l’inscription SAUNA, derrière elle, n’est pas sans troubler légèrement ma compréhension des échanges. […] Le vent, terrible, me couche presque au moment que passe la lèvre du plateau. Dois pédaler de face, presque sur-place. Les drapeaux raides, des planchettes. Le chantier derrière Anna-de-N. à l’arrêt, les grues balancent comme des roseaux, les échafaudages sifflent. Arrive épuisé. Retour, une heure plus tard, plus simple. E. achète des éclairs, les mangeons avec les enfants au bord du lac d’Hérastrau. Sur le chemin beaucoup de rats morts – les pulvérisations d’hier ou bien le vent, dont j’imagine bien qu’il puisse rendre folles jusqu’à l’anévrisme les petites bêtes habituées à pulluler dans des espaces clos. […] Ému devant les vieux échiquiers scellés dans le béton, dans un coin du parc que personne ne fréquente plus depuis la chute du communisme – les bancs pourris, renversés, les jeux rongés par la rouille etc. La tentation me vient de les prendre en photo, de commencer une collection. La lumière est mauvaise mais tant pis. Demande son téléphone à E. […] Dans l’immeuble une forte odeur de cave ; l’eau a dû tout inonder. […] Les devoirs de S., de plus en plus surréalistes, nous prennent un peu de court : elle a appris une chanson sur le général de Gaulle, avec chorégraphie. Elle doit savoir la LSF (Langue des Signes Française) pour lundi. Elle étudie la Grande Vague d’Hokusai et les ukiyo-e. »

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