Journal d'Anton B.

Jeudi 27 mars 2025, 19h02

Points de bascule. Extrait du Journal au 27 mars 2025:

« G. se confie. Elle vient d’arriver en Roumanie, avec son mari et leurs trois enfants. Monsieur dirige, sur la route du sud, à la frontière bulgare, une fabrique de bateaux militaires au bord du Danube : une heure de voiture. Elle travaille sur le plateau, cent fois moins loin mais le temps pareil. Pour ça qu’ils ont quitté Quimper. Intenable. Ne feront qu’un an. […] Écouté, distraitement, S. lire à haute voix un livre sur le Groenland. L’ouvrage, assez grave, aborde le cas des bases américaines ; et mon cœur se serre en entendant pour la première fois la fillette de 6 ans articuler : ‘missiles nucléaires’. Sa langue n’a pas buté. Elle ne me pose aucune question. Sait-elle ? […] Déjeuné avec Benjamin, de Noisy-le-Roi. Le salaire qu’il touche, dérisoire mais il a bien gagné au Mexique, avant ça dans le CAC 40 et s’il vient ici c’est pour l’expérience.  »Car que demande le peuple ? Un peu de distraction, des chevaux et des courses automobiles. » N’avons rien en commun, on pourrait en rire mais sa nonchalance à la Steve McQueen ne m’est pas désagréable – il dit ce qu’il pense, se fout de mon jugement. […] Madame X., de l’administration, m’arrête dans un couloir : un reproche à me faire. Se moque ouvertement de moi ( »Je vous ai envoyé un tuto ») mais le ton espiègle, la main tiède, un sourire d’institutrice : une femme charmante, ce qui m’a toujours désarmé. Enregistre aujourd’hui un pic de rencontres humaines ; à 15h n’en ai encore raté aucune. […] Ramène les enfants en vélo. Avais oublié comme le plateau est pénible ; le long des grilles de l’aéroport un type m’apostrophe, m’engueule peut-être mais le bruit de la circulation, le mouvement, etc. et, surtout, l’incertitude car, devant, les flics ont arrêté les voitures à la sortie de l’aéroport, le type peut-être ne fait que me prévenir. Je souris, je passe outre. M’arrête dans la supérette de Baneasa, puis le parc mais par l’autre sens. Goûtons aux jeux près de Charles-de-Gaulle. Une très vieille dame va de banc en banc, montre les bonnets qu’elle tricote. Il ne lui reste qu’une grande dent jaune, qui quand elle sourit semble lui coudre la bouche au milieu. Discutons : sa fille est médecin oncologue à l’hôpital de Caen, avant ça San-Francisco. ses petits enfants parlent les trois langues. Son sac plastique est marqué en arabe à l’adresse d’un restaurant syrien. Elle-même a enseigné à l’université, la méditation. […] E. cuisine avec J. Ils cassent d’abord le poivrier plein – je balaie mais c’est me faire violence que de jeter le poivre en baies, à qui de vieux souvenirs scolaires prêtent la valeur de la rareté. A peine ai-je fini qu’ils cassent, maintenant, le bol contenant les herbes de Provence. Le for intérieur cette fois très calme. […] Cas intéressant d’enantiosémie. Dans la langue roumaine, les parents peuvent appeler leurs enfants du nom dont ces derniers les appellent. ‘Papa’, ‘Maman’ se retournent ainsi très vite dans la conversation et, m’assure-t-on, sans résistance de l’esprit. Le note là. »

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