Journal d'Anton B.

Mercredi 26 mars 2025, 23h06

Points de bascule. Extrait du Journal au 26 mars 2025:

« Les élections recommencent. Sur la vitrine du local d’en bas des Pakistanais ont soigneusement décollé le portrait du candidat local d’un petit parti de droite à la mairie du secteur 1, à grand renfort de pauses-clopes et de bouteilles de Coca ; le remplacent à une heure du matin par une nouvelle tête, cette fois tournée vers le fauteuil suprême : CRIN ANTONESCU, moi pas connaître, mais dont les majuscules toutes fraîches gondolent à faire rager. […] E. a acheté du bain dans la boutique des Hongrois : une miche de deux kilos, dense, un peu humide, qu’attaquons férocement. C’est trop, bien sûr – mais comprends très bien ce qui l’a séduit. […] En ramenant, hier, les enfants de l’école, J. laisse son regard traîner sur le monde gris-brun, la sinistrose des grandes ZAC : Une poule! Une poule! C’est un faisan mâle de belle taille, arrivé on-ne-sait-comment dans ce terrain vague entre deux échangeurs ; il salue notre passage en criant (penser à chercher le verbe correspondant). […] Cauchemar cette nuit : mon fils saute du deuxième étage, du bureau de Mamina. Nous précipitons. Il n’a rien. […] Le drapeau de l’ambassade du Brésil, ce matin : le cabillot du bas rompu. On aura essayé de le tirer dans la nuit. Pas sûr du mot, que je cherche dans le dictionnaire. […] Ma fille dansant, hier, dans les pétales d’aubépine, que le vent fait tourbillonner sur le chemin du parking. […] Prolongement inattendu à mes pensées d’hier : pendant que j’écrivais ces lignes avait lieu, sur le plateau, un conseil de routine ; entre autres simagrées on y présentait une Charte de la langue française qui rejoint désormais, comprend-on, au titre d’espèce protégée, le bas-breton, le livonien et les langues à cliquetis du bassin de l’Orenoque. Plusieurs témoins me rapportent, ce matin, que ladite charte a été formulée par ChatGPT : l’administration, qui l’imposera demain, n’en a pas fait mystère, toute honte bue. […] Au troisième étage du building derrière moi, vers 15h, par les fenêtres ouvertes éclate l’hymne britannique. […] Au ciné-club ce soir : Imitation of life. La salle presque vide : Julien, Sylvain, Clément et Agnès, pour ceux que je connais ; dernière nous la fille de J., son amoureux, Anna B., arrivée légèrement en retard, revenue du centre-ville pour assister à la projection. C’est un mélodrame et je verse discrètement des larmes. J. nous ramène sous la pluie ; sommes un petit quart d’heure à attendre sa fille et son amoureux sur le parking, à l’abri dans la voiture, le temps de penser que c’est une situation inouïe, que j’ai dû vieillir vite. Me déposent à Kiseleff. Dans l’ascenseur, vérifie machinalement mes joues, où depuis 6h du matin le poil a repoussé : il y en a quelques-uns de blanc, ce dont m’avise pour la première fois. J’ai 37 ans. Les enfants dorment déjà, E. de même. Les embrasse et dîne seul. »

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