
Points de bascule. Extrait du Journal au 20 mars 2025:
« Dans la rue la nuit dernière. Marche en brassant les pensées habituelles dont quelques mots, comme souvent, finissent par m’échapper. M’inquiète qu’on ait pu les entendre, de passer pour un dingue ; et, en effet, pourtant loin devant, la jeune femme aussitôt sort son téléphone, se laisse dépasser, méfiante, en feignant de converser avec son petit ami. […] La journée sur le plateau, les tâches administratives. Déjeuné avec Julien, Sylvain et Clément. La démission de Machin, que n’ai pas eu le temps de connaître, me fait dresser l’oreille. »Il a vrillé », raconte X. C’était un peintre amateur, j’avais reçu le carton pour son vernissage cet hiver. »Un instable ». Or ne suis pas loin depuis lundi soir, de vriller à mon tour ; et les mystérieuses sommations intérieures auxquelles un type un tant soit peu artiste a pu obéir, je ne cesse de les entendre moi-même. Pas un gramme de folie dans une décision pareille, tant s’en faut. Chaque jour nous retranche la moitié de la vie dans un ronronnement de photocopieuse. Je regrette maintenant de n’avoir jamais arrêté dans le couloir cet être capable de pousser le raisonnement jusqu’au bout. […] Allé voir jouer Coralie, la pièce parle de la mort du fils, treize ans, la tumeur au cerveau. Me suis bêtement imposé ça. A peine les lumières rallument qu’une spectatrice fait irruption sur scène pour serrer l’actrice dans ses bras. M’enfuis. Heureux qu’Elsa ne m’ait pas accompagné. Presse, en les retrouvant, mes enfants contre moi – mais E. m’arrête : notre fils se tient mal, avec Aurèle et Radu ils jouent à la »bande de brigands ». La maîtresse a demandé à nous voir, première d’une longue série. Devrais froncer les sourcils, faire la grosse voix mais le garnement a sa petite main dans la mienne, du chocolat au coin des lèvres et ce grand écart-là, aujourd’hui, pas capable. […] Les ramène en voiture, seul – Elsa fait des conseils de classe. Traversons péniblement l’encombrement de la DN1. Une place libre en bas de chez nous ; mais plutôt que de monter aussitôt, les convainc de pousser à pied jusqu’à l’école du petit garçon dont j’ai ramassé le sac, hier. Il faut remonter un peu le boulevard dans le soleil de fin d’après-midi; apercevons, par une fenêtre, un horloger et son apprenti ; puis un marchand de croûtes ; puis une pâtisserie turque. Le gardien de l’école me remercie, très étonné. Prenons le goûter, comme récompense, sur une terrasse : des éclairs au café, une tartelette aux framboises. Au soir, une omelette bacon-épinard préparées par J. ; le reste de riz avec des petits pois. Quelqu’un a jeté le fond d’ananas, qui sentait fort la boîte hier soir après deux jours de frigo. […] Comme un coup de massue la condamnation de Boualem S. 10 ans ferme. Nous reverrons-nous jamais. »
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