Journal d'Anton B.

Lundi 18 mars 2025, 22h26

Points de bascule. Extrait du Journal au 18 mars 2025:

« Il a neigé ce matin, brièvement, pas pour tenir mais E., que ses vieilles habitudes font lever avant l’aube, m’assure que c’est vrai. La crois. […] La floraison des prunus, prématurée. Les sens à 8h sur le bord du parking, et ne sens rien. Les oiseaux perdus, timides. Mais rien ne révèle plus les accidents du cycle que l’encombrement absurde, fin-du-mondesque autour de l’Arc de Triomphe, où les flics n’osent même plus siffler et que rien ne justifie spécialement sinon, quelque part en aval, tant ce peuple est poète, le deuil d’une rose morte au rosier. […] Effrayé du temps que perds. Devrais ne plus faire que ça, m’enfermer avec le texte, prier les dieux secrets. A la place ces conférences absurdes… […] E. chantonne dans la voiture un tube des années 2000, Buna dimineata, te iubesc, que lui a montré Sorina. Boîte à sons, bombasse et beaux gosses. Ne me quitte pas de la journée. […] L’aplatissement de ma vie intellectuelle – sur la mienne passent actuellement des processions de rouleaux à pâtisserie – fait grand usage du préfixe hyper, que l’usage allez-savoir-pourquoi place au dessus du super latin. Que l’emphase corresponde à un recul du dire, nul n’en doute ; mais on n’a pas assez vu dans quel enthousiasme s’opère ce recul. C’est l’hyper des idoles, de l’adresse directe aux Puissances ; où l’imprécision répond surtout à la peur de nommer vraiment. Tabou, déduisons, religieux. Dans cette aimable soupe grumellent déjà des dieux. […] On me tend un papier, s’active la mémoire proustienne : l’odeur de l’impression chaude est sensiblement différente de l’ordinaire. C’est, cette fois, comme si on avait l’avait tenu rangé entre deux chemises repassées, dans un placard où déventent de très vieilles lavandes. Se peut-il qu’une photocopieuse ait cette signature ? Perspective de typologies inouïes, qui dans cette longue matinée inutile me donne l’envie d’aller foutre le nez partout. […] La loi roumaine oblige les boulangers à signaler sur leurs camions : PAIN ET PRODUITS DE PANIFICATION. Nature explosive du pain, méfiance vis à vis du règne des levures, perçu concurremment au nôtre, pas tant un allié qu’un rival. Ou possible souvenir de famine –  »Dégagez la route ! » […] La  »phase post-prandiale ». [… ] Un souffle a déplacé le voile, révélant des hiérarchies mystérieuses, à peine nommables par les non-initiés. Ainsi ce  »formateur-monde » dont l’existence échappe à l’émissaire d’Istanbul, lui-même  »coordinateur-zone », déstabilisé par un caprice du projecteur. Le capitaine des Oiseaux de la Garde a quelque part son général. […] Effaré, dès qu’on me demande de m’asseoir et d’écouter, par la violence des images que mon cerveau malade interpose entre ces conférences et moi : spectacles morbides ou pornographiques, anéantissement divers de moi-même et des autres, patiemment alimentés dès que le vice faiblit. N’aurai rien reçu ce jour que la confirmation de mes vieilles curiosités. Pas croyable qu’on m’ouvre encore l’exercice d’une profession publique. Ceux qui organisent ma présence dans le système – car il s’agit de plus plus qu’une tolérance – ne peuvent le faire que pour tester ses défenses, lui donner un sens, comme le ver au fruit ; ou bien me me tester moi mais qui le peut décemment croire ? […] La grue Terratest s’attaque, on dirait, à trop lourd. Tremble comme un jouet. Croirait-on pas qu’un truc si fragile… […] Vers 16h le bois noircit. La DN1 presque sourde, quoique le trafic à cette heure soit très dense. X., à ma droite, passe et repasse le pli de son cahier central au bic bleu. A 17h la neige à nouveau. Robin me jette à Charles-de-Gaulle. Les enfants ont préparé leur paysage naturel végétalien pour l’école : un océan de myrtilles, de noix, d’oranges coupées. M’ont attendu, pas peu fiers. Ressors en coup de vent vers 20h pour rendre à son propriétaire le médaillon de Laïka (cf supra). »

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