
Points de bascule. Extrait du Journal au 15 mars 2025:
« Au Londo la nuit dernière ; mais Christophe est en Belgique, Sylvain resté chez lui. Mathieu et Hussein sont venus faire passer les heures avant leur train pour la Bulgarie ; me présentent D., un Libanais dont je finis par comprendre qu’il connaît H. depuis médecine. Bavardons en arabe longuement mais certaines phrases me mettent la puce à l’oreille (pour l’actualité en Europe »Macron va vous envoyer à la guerre », pour l’aspiration légitime des Égyptiens à la démocratie »Encore un coup des Frères Musulmans » etc.) et finis par prendre mes distances ; il n’aime pas lui-même qu’on l’interroge sur ses AirBnB dans le centre-ville, son business. Avec ça les trublions habituels. Mon petit doigt, qui a touché une grille en vélo, me fait toujours mal mais aucun gonflement visible. Quand ils passent aux shots m’esquive discrètement. Léger déraillement du réel. Je demande son briquet à la serveuse qui n’en a pas mais m’arrête : si je pouvais, please, lui tenir compagnie pendant qu’elle ramasse le verre et, surtout, lui dire something nice. C’est la petite femme au visage fermé, aux cheveux ras, qui nous avait interdit l’entrée la semaine dernière ; et suis un moment à la considérer sans répondre, la tête vide, l’anglais désappris. Je bafouille quelque chose, fais le geste de l’aider ; qu’elle repousse. Puis, de nouveau, le courant de la vie. […] Envoyé à S.V. la demande de temps partiel, pour Elsa. Pas envisageable de continuer ainsi. L’ai formulée selon l’usage mais ils comprendront, aux discrètes rudesses ici et là, le sine qua non. […] S. écrit son premier poème, que je restitue ici avec l’orthographe d’origine : »Ding ding ding, le printens va arriver / Ding ding ding, dans deux jours piles / Ding ding ding, les pers-neige pouse bien / Ding ding ding, après-demain le printent sera là / Mars avril mai printent ». La guitare sans fioriture. Le chantons. […] Emmène S. au Cismigiu avec Bogdan et sa fille. Descendons dans les bassins vidés pour l’hiver, la transgression intimide les petites filles mais la chaleur des derniers jours réveille des odeurs de vases, les incommode. Croise Catherine R. et ses deux amies, discussion brève et sans qu’en face de moi on enlève ses lunettes de soleil. A l’aire de jeux bondée se pressent les vendeurs de ballons, de fanfreluches, les maquilleurs ; une espèce de mage propose des baguettes magiques, un autre élève un couple de perruches savantes – pour répondre aux questions elles choisissent sur le présentoir une petite carte. Allons sous la coupole des platanes, entre les grottes de rocailles, bavardons : B. est de Moldavie, il a étudié l’anglais à Bucarest, vécu à Paris ; son grand-père juriste parlait latin pour n’être pas compris de sa femme. E. nous rejoint avec J., je prends un peu de large. Les platanes presque entièrement blancs : quel contraste avec les arbres de Kiseleff qui noircissent en s’enfonçant dans l’air, pourrissent à mi-hauteur, jonchent le sol de débris spongieux que les enfants les plus curieux refusent de ramasser. M’assois sur un banc ; passe pipe au bec l’espèce de gandin qui m’avait si longuement entretenu de sa thèse en novembre, qui choisit cette fois de m’ignorer. Rouvre mes notes. Assis avec moi un vieil homme examine sur un papier froissé une liste de chiffres au bic bleu ; il isole des combinaisons de cinq et les raye méticuleusement. […] Dans le bus du retour tous les téléphones se mettent à sonner : c’est la procédure d’alerte. Un gamin de 14 ans a quitté le domicile, dans le secteur 3 ; il porte un anorak noir avec une capuche, un jean ou bien un survêt noir. […] Contre-manifestation pro-européenne sur la place de la Victoire ; y reviens dans la soirée pour me faire une idée du rapport de force. Mais la foule très calme, des familles, des étudiants. Le drapeau roumain avec le cercle découpé jouxte l’ukrainien ; partout les couleurs européennes. La police assez détendue. »
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