
Points de bascule. Extrait du Journal au 10 mars 2025:
« Cherché ma sacoche toute la journée. L’avais laissée à Anna-de-N. fin février, dans le petit bureau de la bibliothèque, avec ma veste et mon ordinateur qui, eux, y sont encore. Rien dans la salle du premier, rien dans les bureaux afférents. Passe en vain en revue toutes les salles. L’avais ramassée dans la rue, à Versailles, le lendemain de l’agrégation ; sa disparition, validant mon intuition d’une page qui se tourne, ne m’attriste pas tant que devrait – sinon par l’évidente malveillance qui sous-tend des farces pareilles. Vérifierai ce soir chez moi. […] Les colères de J., à quatre ans, dépassent toute mesure. Certains indices laissent soupçonner qu’il en va de même à l’école. Ainsi, ces dernières semaines, se met-il à hurler mais sur le ton du reproche, qu’il va »réfléchir à mon attitude », le u dans un crescendo féroce qui finit, immanquablement, par l’envoyer dans sa chambre avant la fin du repas. […] Trouvé dans le livre de Bégaudeau un ticket de transport du grand Barcelone ; au revers, ce qui semble être des pas de danse dans une notation d’amateur. […] Quelques instants dans le hall vide. Le jour descend, on allume les lumières. Ai souvent été ce type sur le banc, à l’heure où les attardés se pressent, me jettent des regards obliques, bientôt hostiles : d’y rester assis passe pour une fantaisie et, d’ici dix minutes, pour une provocation. Mais ce qui s’impose à moi avec une brutalité familière c’est ce même hall dans mille ans, envahi de sables, toutes les vitres tombées, haletant un air rare – l’éternité prise sur le fait. Visions de ruines qui sont peut-être des désirs ou peut-être, le temps refluant à la moindre résistance comme à l’approche d’un goulot, des souvenirs inversés. […] Rentré en bus avec Sylvain. Sur le siège d’à côté un vieil homme porte un sac noir sur lequel le nom Nigéria attire l’œil : un chantier dans ce lointain pays se félicite, pour l’année 2014, d’avoir ‘Zéro recordable accident’. Descendons à pied depuis Presei, il me parle du Cantal, où il était. Une soirée d’avril, le pas ralentit, personne ne nous attend. En traversant à l’Arc de Triomphe ne pouvons nous empêcher de fixer, avec un rien de sidération, deux filles en tenue de sport, presque nues, très belles, qui viennent devant nous ; une femme d’une dizaine d’années de plus, derrière elle, surprend notre regard, son visage se durcit – S. l’a vu, aussi. Plus loin encore, prenons à gauche pour vérifier si le grand drapeau au fond de l’impasse signale bien l’ambassade du Pérou ; un garde nous intercepte et me corrige : la résidence de l’ambassadeur. […] Mon sac n’est pas à la maison. Demanderai demain les vidéos de sécurité. »
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