
Points de bascule. Extrait du Journal au 8 mars 2025:
« De hier soir des minutes remontent, éparses. Hussein, roumain de père palestinien, scolarisé en France, en sixième année de médecine, se prépare à devenir légiste ; lui raconte l’histoire du pied que mon frère a ramassé dans le fossé, il explique que rien ne permet de se prononcer sur le sexe de la victime à part le sacrum et certaine conformation de la maxillaire. Il confesse avoir longtemps souffert de ressembler à Ceaușescu– vrai que c’est frappant. Roxane marche au carrefour de sa vie, partir ou pas et où, elle a beaucoup ri mais peu parlé d’elle, toute rembrunie quand maladroitement je la presse. G. désespère du silence de Grasset. Bogdan prépare une chorégraphie, à ce sujet nous avons lu les mêmes livres ; il tient parfaitement l’intervalle entre l’artiste et le professeur, sans déprécier aucun des deux pôles. Sarah sourit timidement, cachée derrière elle-même ; souffle qu’elle »ne crée rien » et ne sais si aveu ou revendication. V., solaire quoique diminué par une pneumonie, parle de sa bite (sa »révolution conservatrice »), imite le vautour, etc. La table hilare. […] Pourquoi ai-je aimé passer la frontière bulgare ? A cause de ces deux mots : Frontière et Bulgare, dont l’association réveille des souvenirs pas toujours de grande littérature. En réalité, c’est davantage dans la rencontre des consonnes que se déclenche, ou pas, la puissance d’un mot – que se décide sa signature radar, toujours disproportionnelle à sa taille. Bulgarie : l’association du [b], de la liquide et du [gu] pas si fréquente que ça, l’innocence de la Belgique aussitôt coupée court par la douloureuse aLGie, l’aLGarade, occlusive pleine d’avertissements obscurs, brassant les spectres de quelque grande Barbarie fantasmée, toujours en blanc sur les cartes, qu’on ne civilisera que sous la forme politique – sonore également – du margravat. L’escortent dans l’imaginaire des entrées de mon dictionnaire personnel, réelles ou non : bulgue, bolde, burle, que ne veux pas vérifier maintenant mais qui continuent de frapper l’oreille comme une poignée de graviers. […] Ne peux me résoudre à jeter les saucissons apéritifs d’il y a un mois. Pourtant la matière, sur-traitée, ne propose aucune évolution susceptible d’intéresser mes carnets. Les jeter aux chiens ? […] Développer quelque part la théorie des consonnes ; l’appuyer sur des traductions ratées. Mille exemples mais me vient, ce matin, Mice and Men, que le titre français, Des Souris et des hommes, déporte doucement vers le quiproquo. La ligne de [m] des substantifs anglais posait, sans la lourdeur d’une démonstration, l’égalité de l’homme et de la bête ; le français les sépare, au contraire, et m’empêcha longtemps de l’ouvrir, le prenant pour un conte d’enfant – ce déséquilibre à peine compensé par l’ajout de l’article indéfini, imitant sans le vouloir les vieux titres latins, qui donne à ce roman quelque chose du traité. Le conflit de la pluralité irrégulière, gardant toujours une odeur de pluriel collectif, et de la pluralité régulière, mécanique, doit également jouer son rôle. Ceci affectant la plupart des titres de Steinbeck : avec Cannery Row (Rue de la Sardine), presque de la provocation. […] Au moment où je prends ces notes la voisine sonne, en cheveux, l’air grave. Elle me tend une boîte énorme et m’explique : c’est le jour de morts, je crois comprendre. En souvenir de nos chers disparus on apporte un gâteau aux voisins qui nous sont chers. Elle me dit les paroles rituelles et me demande de les répéter. Je m’exécute. […] Les filles parties à Ikea, j’emmène J. se gaver de covridogs devant l’ambassade russe. Grand soleil, la foule en T-shirt. Suis ridicule avec mon coupe-vent. Le drapeau russe, très haut, plus haut que les couleurs nationales sur les bâtiments autour, contrevient très certainement aux règles du pavoisement diplomatique. Le reste de la journée pénible, les yeux fourchant sur l’ordinateur. »
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