Journal d'Anton B.

Jeudi 6 mars 2025, 22h06

Points de bascule. Extrait du Journal au 6 mars 2025:

« Oublié de noter, hier : en rentrant du café trouve au bord de la route une palette de livres neufs. Personne à la ronde. Je m’approche, déchiffre le titre en cyrillique : des Problèmes d’électricité. En repassant deux heures plus tard retrouve la palette vide, les plastiques sur la route. […] Laissé, hier soir, les enfants devant The Fairy King of Ar. Force est de constater qu’aux petits l’anglais même britannique ne pose aucune difficulté – voilà qui en dit long sur la langue pratiquée réellement dans les couloirs de l’école. […] Ai fait des arcs aux enfants mais le maniement de l’arme leur est encore difficile. Leur donne quand même des consignes de sécurité – qu’ils écoutent, une fois n’est pas coutume, même J., avec une certain solennité. […] Reçu, par Sylvain, une photo de Chambres, dans le Cantal. C’est le hameau d’où partit un certain Pierre P. (ou Jacques), né en 1744, pour monter vers l’Aisne – Malzy, précisément, où Maurice P. naquit en 1901 – puis Flins puis Bailly, d’où suis. […] De cette maison une dernière image : du soleil de 9h un rayon tombe dans le poêle froid. […] Rendons les clefs à la voisine d’en face, Stanka, qui nous voyait rester jusqu’au 11, qui croit à un départ prématuré. Ce n’est pas le cas. Elle cueille des perce-neiges dans son jardin pour les enfants. Pique-niquons sur la table au centre du village, puis la route. Le printemps révèle un tout autre paysage:plus tant la steppe hostile d’il y a dix jours qu’une sorte de Mayenne scythique avec petits pommiers noirs et villages en planchettes ; remarque en particulier des mamelons modestes, très pointus, en plein champ et sans justification géologique évidente : des kourganes ? A Roussé les cheminées ruisselantes de poussière dorée et, chassés des duty-free de la zone frontalière, des ivrognes. Les ouvriers refont le pont sur le Danube pieds nus, sans barrière de sécurité mais avec casque et gilet jaune. Impressionnant dispositif policier du côté roumain, mais n’arrêtent personne. La voiture a tenu. A Bucarest à 17h. [..] Le compteur kilométrique s’est remis à zéro quelque part entre Razgrad et Roussé. Pourtant, je roulais. Dans les films c’est là que le héros comprend, freine, désamorce la bombe. Hésite un moment à m’arrêter aussi. Papa aura peut-être une idée. […] Entrons vite dans Bucarest, par le sud. Les avenues au nom évocateur – rue des (savants) Atomistes, rue Antiaérienne etc. – commencent désormais dans les banlieues pavillonnaires, trampoline et haie de troènes, niche de l’épagneul, Dacia Duster en leasing. Leurs promesses désuètes, un brin péremptoires, jurent avec la ligne des kébabs, des hôtels à pneus et des manucures – le nom des arrêts de bus, comme gêné, n’y fait jamais référence : les lendemains-qui-chantent ont fait long feu. Nombreux Services funéraires 24h/24, certains proposant également un  »Salon de pensée ». Puis les blocs à perte de vue, l’utopie socialiste pavoisée, aux balconnets brûlées par l’octane, de petits drapeaux translucides. Le spectacle affligeant de la ville saccagée nous serre le cœur, à Elsa et à moi. Qu’avons-nous fait ? Dans le fond de la 106 les perce-neiges se sont flétris. »

Une réponse à « Jeudi 6 mars 2025, 22h06 »

  1. Avatar de Luc Dall'Armellina

    C’est très beau, très visuel, et sensitif ce passage : « du soleil de 9h un rayon tombe dans le poêle froid » qui nous saisi comme une mémoire qui nous viendrait de la peau.

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