
Points de bascule. Extrait du Journal au 5 mars 2025:
« Lu jusqu’à une heure du matin. Au réveil, mes yeux ne font plus le point, n’arrive même pas à lire les bulles d’une bédé. Marques de l’âge, chacune proprement terrifiante – il faut me ressaisir, répéter que je ne suis rien, que notre passage est fort bref, notre participation à l’expérience de vivre, toute modeste fût-elle, un privilège. […] J. chafouin, collé à sa boîte-à-histoires. Emmène S. faire le tour de la ferme. Le crane de chien qu’elle m’avait signalé (elle et son frère m’ont chacun réalisé une carte) n’est pas assez décomposé, de plus une voiture lui a morcelé le museau. Le laisse là. Rentrons demain à Bucarest : est-elle triste ? Non, car elle veut voir les sniegapulkstenis (les perce-neiges, en letton) dans le parc Kiseleff. »Ils sortent le ‘un mars’, doit y en avoir plein. » La vie de cette petite fille est infiniment plus riche que la nôtre. Passe un tracteur avec des bottes de paille, sur le capot un grand drapeau bulgare qui, presque, doit lui boucher la vue – allégorie sponte sua du nationalisme mais S. vient de ramasser un autre crane, une belette, je crois, et je renonce à commenter. Puis une ficelle bleue. Puis : »Regarde, l’autoroute des taupes ! » Remarqué, en rentrant, que les pierres qu’on a utilisées pour délimiter les jardins sont belles, taillées, du réemploi ; beaucoup rosies par le feu. L’incendie, il y a longtemps, d’une grande maison ? Le genre d’enquête que je mènerais volontiers si… […] Le printemps s’impose en quelques heures. J’ai sorti la table, j’écris sur la terrasse. Des papillons au dessus du jardin, des abeilles se posent sur ma tasse de café. Un bourdon dans un bruit de sabre-laser. Les enfants courent dans le champ en face, se cachent dans la forêt de chardons secs, ramassent de vieilles noix noires. Déjeunons dehors. Deux avions de transport militaire, genre Hercules, tournent au dessus du village avant d’obliquer vers l’est – ou le même, deux fois. E. fait des boutures, brode des croisillons sur un mouchoir puis brosse consciencieusement une tuile trouvée. Que diable ? C’est que le fabricant de cette tuile a imprimé des cœurs dessus, de chaque côté, de sorte qu’une fois installée personne ne peut les voir. Et cette inutilité magnifique l’intéresse. […] En traversant le village, remarque dans une ferme des lignes de vêtements noirs qui sèchent. Et d’écrire aussitôt, intérieurement, une page de ce Journal sur la lessive des veuves. Mais E. devine les mouvements de ma pensée et les douche froidement : les gens lavent leurs fringues par couleur, rien de plus. Si je lavais les miens de temps en temps j’en saurais quelque chose. […] De l’immense brasier d’il y a deux jours ne reste qu’un petit tas de cendres auréolé d’herbe brûlée. Le soleil couchant révèle les fils d’araignée qui déjà l’ont recouvert : la délicate architecture scintille, répondant aux vibrations invisibles ; et se coupe, qui sait ? au passage des fantômes. […] E. pense que suis alcoolique. Le dernier reproche qu’elle ne m’avait encore fait. Ne me reconnais pas dans le mot. Mais il était surtout question, dans la conversation, de prise de poids. »
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