Journal d'Anton B.

Mardi 4 mars 2025, 22h50

Points de bascule. Extrait du Journal au 4 mars 2025:

« Après les attaques sur les câbles sous-marins, c’est la distribution d’eau sur Gotland qui vient d’être sabotée. Or le joueur russe, avant de frapper vraiment, doit rendre effective le démembrement de l’Otan. Le tout est de savoir comme il s’y prendre : un incident ? un dossier ? Peut-être souffle-t-on déjà au président américain l’idée d’une taxe imposée aux alliés, genre trésor de Délos, que les alliés refuseront. Le discours de Bayrou à l’Assemblée assez radical, définitif – n’imaginais pas écrire un jour cela. Sommes le 4 mars depuis plus de deux heures et comment dormir. […] La matinée au bureau, E. partie au café pour internet. Les enfants escaladent le tas de pierre, tapent la discussion avec les petites vieilles, se font mal mais pas trop. Les emmène à midi rejoindre leur mère pour déjeuner. Puis roulons jusqu’à Varna, à 35km. […] Un homme et un seul, Lénine, continue d’imprimer sa marque à la moitié de l’Europe : dans l’urbanisme bien sûr mais aussi, en réaction, dans les maladies dont souffrent ces sociétés, maladies dont les nombreuses croix gammées, les grands Z noir sur l’envers des panneaux routiers sont des symptômes les plus évidents. Me défends mal contre la fascination pour le noyau d’heures lointaines, le petit bureau, la moitié de chandelle qui décidèrent de tout. […] Varna : me gare péniblement, une rue plus loin tombons par hasard sur le musée naval. Les enfants tout joyeux, moi-même comme pas permis ; prenons les billets, courons dans les galeries vides – une gardienne, cependant, nous accueille en français. Nombreuses maquettes, armes et uniformes ; la saloperie numérique réduite au minimum. Dans le parc toute la camelote soviétique, deux hélicoptères, des missiles mais aussi les canons turcs, des ancres romaines, un torpilleur complet de chez Schneider, de 1909. Il semble que la marine bulgare ait joué un certain rôle en Égée pendant la guerre, n’ai jamais rien lu à ce sujet. En sors la tête tournée, les enfants les yeux gros comme ça. Descendons vers la mer Noire, que je vois pour la première fois. Longeons la plage vers le port, où explorons la jetée. D’un escalier à l’autre, arrivons au balcon d’un restaurant fermé, qui donne sur le port de plaisance : une rolls-royce aux vitres fumées patiente près un yacht d’oligarque ; l’escorte derrière s’est contentée d’une Opel, les crosses des AK dépassent. De l’autre côté du bassin, la flotte de guerre bulgare, à peine mieux lotie que la marine lettone : pas ça qui fera reculer les Russes. […] Mangeons des crèmes brûlées dans un restaurant sur le port. Allons voir manœuvrer les grues géantes. Quelques pas dans le centre, tortueux, assez beau ; montrons aux petits les termes romains. En les installant sur leur siège, je réalise que nous sommes au point le plus méridional atteint par la 106. […] Les couples sur le port, tous les mêmes : une bimbo aux seins refaits, aux lèvres gonflées serrée comme un bibelot coûteux par un petit type au crane rasé, rangers et blouson noir, dont la grosse voiture allemande attend moteur tournant devant le BeerAndMeat – mais pas musique à fond, comme l’habitude allait me faire l’écrire. […] Tellement de mondes qui collisionnent aux nôtres, de vies possibles qui, un instant superposées à celle que bon an mal an je mène, n’y jettent pas grand chose de plus qu’un spleen. Ne serai ici, comme partout, que le passant bizarre. Sur la route du retour, conversation avec E., toujours la même : rentrer en France ? Le monde se durcit et n’avons rien que cette vieille voiture à transmettre. Mais sommes d’une telle inertie… […] La cimenterie de Devnia au soleil couchant, presque de nuit : un vaisseau spatial. »

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