Journal d'Anton B.

Samedi 1er mars 2025, 23h20

Points de bascule. Extrait du Journal au 1er mars 2025:

« Quatre jours sans ouvrir les journaux : la rupture d’hier, spectaculaire, entre l’Ukraine et les USA éclate en Une du Monde, dans le café où j’attrape un filet de réseau. Le montrer à E. ? Mais elle a déjà fort à faire, ce serait l’inquiéter pour l’inquiéter. Quel monde pour les enfants… L’Amérique n’est plus, sommes seuls, faut penser dans un espace nouveau. Retrouve sans le vouloir les ambitions originelles de ce Journal, qui se proposait, en 2020, de documenter le crépuscule d’une époque. Finis par le glisser à E., en rentrant, les petits couchés ; mais internet ne permet plus la consultation des nouvelles, elle croit que j’exagère comme d’habitude. Elle termine un de ces étranges récits roms qui la passionnent puis brode près du poêle ronflant. […] Sur le groupe Whatsapp des expatriés français de Bucarest, une femme propose pour 10 lei un flacon de parfum entamé. […] Vers dix heures un homme en tricycle électrique remonte le chemin. Il mène à la pâture une jument noire aussi fatiguée que lui ; un poulain gambade autour d’eux. Monterons les saluer avec S. ; en redescendant, les moutons et un âne, aux pattes /ntravées. […] S. joue dans le jardin, ramasse de vieux outils rouillés, invente des dialogues avec elle-même ;la surveille d’un œil depuis la fenêtre de mon bureau. La voisine d’en face, Stanka, passe lui offrir un ruban de 1er mars. Échangeons difficilement, avec le traducteur de son téléphone. Veux l’impressionner en montrant que les vieilles tuiles qu’on déterre un peu partout viennent de chez Henry-et-Fils, à Marseille. Elle hausse les épaules et sourit. […] Ne sors du texte qu’à 16h, pour faire un tour avec les enfants : Elsa veut de la farine pour les crêpes. Longeons Neofit-Rilski par le haut jusqu’au cimetière abandonné, très beau. En ramène un crâne de chien. Le village visiblement en déshérence, une maison sur deux abandonnée, les autos poussées dans le ravin. De l’école les ¾ des fenêtres cassées ; on a bouché avec ce qu’on trouvait, dont le portrait d’un homme, en noir et blanc, genre martyr de la révolution mais placé de guingois – peut-être le Basil Avrilov qui donna son nom à l’établissement. Rentrons par le café mais les lumières sont éteintes, la musique coupée. Fermé un samedi ? Me faut coller le nez à la vitre pour distinguer, à l’intérieur, le buffet somptueux, les guirlandes, les enfants endimanchés et immobiles : la fête s’est suspendue comme dans les contes. Dans le local au fond la serveuse lève son briquet, examine le compteur en pestant. »

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