
Points de bascule. Extrait du Journal au 28 février 2025:
« Suis parvenu à brancher les vieux trucs, m’endors devant un film de guerre anglais. L’histoire du raid contre les barrages de la Ruhr, les bombes spéciales rebondissantes ; mais le point culminant du film reste la mort du chien du héros, Nigger, écrasé par un planton. Ai forcé le poêle. Les fringues qui pendaient sont brûlées. Mais la crève qui me diminue depuis deux jours semble faiblir. […] Au matin la crise de colère de J., qui me bourre de coups, de rage mouille son pyjama. Ne comprends rien de ce qu’il dit. Le confinons dans sa chambre, comme un possédé. […] Retrouvé dans le vieil ordinateur le CV de la propriétaire, Nina A., la version 2007. Aucun lien avec la Bulgarie. Études à Londres, costumière de théâtre puis, occasionnellement, pour le cinéma. Elle a fabriqué également des marionnettes, certaines pour Charleville. […] La disparition, sur la bûche vermoulue, d’une pondée d’araignée dans le poêle de la cuisine : crépitement de la poche de globules, son refus de faire flamme et l’imagination imposant, fines comme un cil, les petites pattes ébouillantées vibrionnant dans leur bain de cire liquide. […] Ciel bas et gris sombre. Le vent dérange les arbres sur la colline mais nous épargne dans le vallon. De la neige à peine quelques traces au pied des murs. Mais la température rechute à partir de midi. Ai la main qui tremble, et toujours faim. Les coupes demandées par Maud ne sont pas pour rien dans ma faiblesse nerveuse, et le manque de sommeil. Reçu d’elle un mail hier, encourageant mais. […] Un saut à la supérette pour le pain, puis au café. Appelons mon père pour son anniversaire. Sont à la Teste, avec mon frère. Internet très faible ; pour ouvrir une ligne il faudra aller à la ville voisine, 20mn de voiture. […] Sur toutes les portes ou presque des avis de décès, avec photo. La tradition, suppose E., exige peut-être de les garder longtemps. Les visages sont souriants, les vêtements d’été, tous jeunes ; et je suis un instant à penser, comme au Fayoum, que pour saluer une dernière fois le passant les moribonds préfèrent ce gai portrait de leur jeunesse. Mais une lecture plus attentive impose la vérité qui dérange : beaucoup de ces joyeux-là sont morts avant cinquante ans. […] Retrouve internet au café, ouvre le Monde. Mort de Spassky. […] E., au milieu du tourbillon, appelée de partout pour mille riens, parvient cependant à corriger ses copies. […] Une dame inquiète se présente au portail : la voisine de derrière ne donne plus de nouvelles depuis trois jours. Peut-elle passer par chez nous pour aller voir ? Un gros type arrive, sort du coffre de la vieille merco les outils pour forcer la porte, si jamais ; puis se roule une cigarette. On entend appeler : Irina ! Irina ! J’éloigne les enfants, qui jouaient dans le jardin. »
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