Journal d'Anton B.

Mercredi 26 février 2025, 21h29

Points de bascule. Extrait du Journal au 26 février 2025:

« Réveillé à 7h par Ivan et son chalumeau. Il m’avait bien prévenu, hier, mais croyais mal comprendre. Un homme de parole. Aucun résultat. Il installe sous le réservoir d’eau une sorte de chaufferette au gaz dont je m’amuserai du nom au moment de me laver, avant le réveil des miens, la bite à la neige fondue : Orgaz-Piknik. […] Allons ravitailler à la ville d’à côté, Devnia. Cité morte. Des khrouchtchevkas délabrées qu’une deux-voies à nids-de-poule – une partition pour orgue de Barbarie – relie au complexe de la cimenterie. Un parc planté de bustes d’inconnus. La permanence délabrée du parti socialiste bulgare. Des gitans roulent des cigarettes au pied de la liste des morts des guerres balkaniques, m’interpellent ; du monument communiste, derrière, il ne reste qu’un piédestal de marbre nu. Une pizzeria vide où on nous reçoit avec sidération – mais la serveuse se reprend et demande, pince-sans-rire, si nous avons réservé. E. achète des lunettes de soleil aux enfants ; je tire cent-cinquante levs, à tout hasard. Quelques pas entre les blocs qui, à E., évoquent trop son enfance pour me pardonner la curiosité malsaine que je viens assouvir ; elle garde un œil sur les chiens errants, sur les halls d’immeuble, les ivrognes. Permet néanmoins que les enfants s’amusent dans le parc où, très vite, S. se lie avec une petite fille de son âge. Échangeons avec le père : la Bulgarie est plus riche que la France ( »Tons of gold ! »), que l’Allemagne, sauf que les politiques prennent tout. L’Europe les vole aussi, et les Américains ; mais il se méfie des Russes qui se sont approprié leur langue et, avec, mentent à tout le monde. Il est né ici, souhaite y mourir ; avec ses copains ils ont chassé les dealers il y a dix ans et depuis ça va mieux. E., en partant, remarque qu’un homme pareil touche au plafond de verre : visiblement plus instruit que les autres (pas obèse, sans téléphone, s’occupe de sa fille, anglophone et des rudiments de français) mais de n’avoir jamais quitté le bled natal lui fait ruminer les complots habituels. Ce sera sa fille, je réponds, qui partira : un père ne saurait être plus qu’une sorte de marchepied. Ne me conçois pas autrement moi-même. […] Les colères de J., inépuisables, violentes, dépassant de loin leur objet ; par lui que se prolonge l’atavisme mystérieux. Ne me souviens pas que sa sœur en ai poussé de telles. […] Message d’Hadrien mais pas assez de réseau pour l’appeler. M’attends toujours, de sa part, à de grandes décisions fracassantes mais lesquelles ? Il a déjà beaucoup voyagé et je l’imagine mal quitter Dinan de sitôt. […] En revenant, de l’eau. M’attendais à les voir bondir de joie. Il n’en est rien. »

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