Journal d'Anton B.

Dimanche 16 février 2025, 21h25

Points de bascule. Extrait du Journal au 16 février 2025 :

« La neige ce matin, les mômes surexcités. Les sortons à Kiseleff et soudain, c’est la Lettonie que retrouvons : les luges entre les arbres noirs, les combinaisons de camouflage, la joie toute retenue des mères, économisée pour plus tard : dans ce coin du monde la joie leur est comptée. Aperçu une vieille dame, au dessus de Pain Plaisir, qui fait le ménage fenêtre ouverte : passent et repassent derrière elle, libres on dirait, des aras. […] Message de Maman, inquiète pour J. ; mais c’est un message comme ceux qu’on recevait en 2020 : quelle grippe, quel variant, quels tests possibles ? Rappelle pour la rassurer. Réalise, en écrivant cela, que les masques réapparaissent dans les rues. Mais les journaux n’en disent rien. […] Appelé, au fort de la tempête de neige, la librairie pour commander Michon : ne suis pas sûr que Mathieu s’en soit souvenu. Mais personne ne répond. J’ose à peine l’écrire mais, d’une manière générale, on prend de moins en moins mes appels – tant que je dois vérifier, dans l’historique du téléphone, si je les ai vraiment passés. Une meilleure façon de déduire serait de mesurer le recul de la voix dans la communication moderne, au profit du message écrit, plus facilement opposable ; mais j’ai tant l’intuition d’une épaisseur croissante entre le monde et moi qu’il n’est de signe que je ne détourne aussitôt en aliment de ma paranoïa. […] Au café Adesso à midi. Le serveur peu amène ; il n’en laisse pas moins la gitane qui vend des fleurs devant se glisser derrière le comptoir, lui taxer une cigarette – je crois même comprendre qu’elle lui parle de haut. Des suzerainetés secrètes. […] Les paroles d’hier restent en tête :  »Chacun de vos cheveux est compté. » […] Photographié, pour l’intégrer au Journal, l’amusant palimpseste – un essai raté?- trouvé hier sur le marbre de l’imprimerie. Image rêvée de la littérature : un texte qui en soit plusieurs, dans une langue pas complètement inintelligible mais dont le léger coefficient d’étrangeté n’en suffise pas moins à la détacher des conversations à la caisse des magasins. J’apprécie, aussi, l’impression que des pages se chevauchent, qu’au milieu tous les cercles se recoupent mais l’œil vous brûle, vous recule comme un stéréogramme, ce cœur du beau n’est pas fait pour durer. Tout cela, bien sûr, ne signifiant rien, aucun message, aucun commentaire possible. Des lignes rebelles s’échappent, cherchent la suture, éprouvent dans le blanc des mondes à naître ceux que l’esprit de l’homme s’apprête à amorcer. […] Descends avec S. à la librairie, avant la fermeture. La tempête bat son plein. Y croise Mathieu qui me prête la Métaphysique. Il assiste au cercle de lecture, thème du jour M. Condé – reconnais quelques visages. Rentrons par la pl. Vict., où les partisans de Georgescu continuent de réclamer leur deuxième tour : ils ont payé des écrans lumineux pour projeter le visage des ‘Idiots utiles de Soros’, des ‘Larbins de l’Amérique’ mais, pas à une contradiction près, affichent sur une banderole, juste à côté, les dernières déclarations du vice-président US soutenant l’homme providentiel de l’extrême droite roumaine. Des haut-parleurs jettent dans la trombe des flonflons folkloriques. Deux derviches frigorifiés tournent avec leur drapeau. La police indifférente. »

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